De l’utilité de la méthode pour l’enseignement de la lecture (2)

De l’utilité de la méthode pour l’enseignement de la lecture (2)

Mise en page 1

Le livre « Enseigner efficacement la lecture » de Jérôme Deauviau, Janine Reichstadt, Jean-Pierre Terrail, Odile Jacob, 2015.

Ce livre rapporte une recherche, menée en 2013 dans la région parisienne, qui mesurait l’impact de l’utilisation de deux types de méthodes : la syllabique et la mixte. Comme on  l’a vu dans le dernier billet, on n’aurait pu faire cette recherche au Québec puisque le programme prescrit une méthode et que les maisons d’édition doivent faire approuver leur matériel en fonction de celle-ci, ce qui fait qu’il n’existe pas d’autre type de méthode sur le marché. Par contre, en France, on retrouve du matériel édité qui correspond à des méthodes différentes même si le type « mixte » est largement prédominant.

Les résultats

La recherche a été menée dans 23 classes de première année (cours préparatoire), toutes de milieu défavorisé qui utilisaient quatre méthodes de lecture: deux syllabiques et deux mixtes.

Les deux mixtes différaient par la quantité de leçons sur le code, les deux syllabiques se distinguaient par l’importance accordée au vocabulaire et à l’apport culturel. On a évalué tous les enfants à la fin de l’année scolaire avec un outil existant qui mesure la fluidité de lecture orale et la compréhension.

Les résultats obtenus démontrent la supériorité des méthodes syllabiques, tant pour la lecture orale que pour la compréhension. Il ne s’agit pas d’une surprise. La grande enquête menée par Jeanne Chall dans les années 1960 arrivait à cette même conclusion. Des centaines de recherches depuis, synthétisées par Marilyn Adams en 1990 dans son livre « Beginning to read, thinking and learning about print » arrivent à la même conclusion. La méta-analyse du National Reading Panel(NRP) parue en 2000, portant également sur des milliers de recherches arrive à la même conclusion. L’étude française ne fait que confirmer les même données recueillies depuis des décennies mais toujours niées par les tenants de l’approche adverse qu’on l’appelle « mixte », « whole language », « communicative » ou « par compétences » comme au Québec.

Avant de revenir sur les raisons d’un tel refus répété, je veux souligner deux points amenés dans le livre de Deauviau et de ses collègues : « l’effet méthode » et l’écart de réussite en fonction du milieu socioéconomique.

Les tenants de l’enseignement explicite qui est l’approche prônée par la recherche selon le rapport du NRP, se basent sur des études qui révèlent un « effet enseignant ». Alors qu’on a longtemps imputé la réussite scolaire à des facteurs externes à l’école: milieu familial, motivation pour les études ou potentiel des enfants, les recherches plus récentes ont mis de l’avant les caractéristiques de l’enseignement comme facteur le plus déterminant. Mais ces recherches ont souvent été rapportées en mettant de l’avant les caractéristiques personnelles de l’enseignant comme son empathie, son ouverture ou sa gestion de classe. L’étude française a réussi à isoler le facteur « méthode » et met en évidence que le poids de l’enseignement avec une méthode plus efficace dépasse largement les autres composantes de la relation maître – élève.

L’écart de résultat entre les enfants de milieux défavorisés et les autres est la bête noire de tout le système d’éducation et souvent invoqué pour introduire les changements de méthodes ou d’approche, sans qu’on puisse jamais le combler.  Or dans la recherche française, l’une des deux méthodes syllabiques, la plus exigeante sur le vocabulaire et la culture a eu comme effet, non seulement de favoriser la réussite en lecture chez ces élèves défavorisés mais également de la rapprocher de celle des enfants de milieu régulier. Ce résultat soutient le fait que l’école peut être un facteur d’égalité des chances, élément souligné par le rapport du NRP bien que de façon moins évidente.

Comment expliquer alors le refus de l’enseignement explicite, le refus des méthodes qui se démontrent plus efficaces, ce refus à répétition?

Je ne vois qu’une hypothèse qui relève de l’idéologie. La pédagogie s’est emmêlée avec le combat des progressistes contre les conservateurs, de la gauche contre la droite. En effet, le mouvement de l’Éducation nouvelle, né à la fin du XIXe siècle, était soutenu par tous les progressistes contre le pouvoir de l’église et des classes sociales dirigeantes et pour un système d’éducation étatique et laïque, gage de la démocratie.

Le mouvement de l’Éducation nouvelle a influencé la formation des enseignants pendant tout le XXe siècle en occident; pour le Québec, depuis la révolution tranquille, dans les années 1960, avec la naissance des facultés des sciences de l’éducation. C’est dans le cadre de ce mouvement, que l’idée de prioriser les intérêts immédiats de l’enfant plutôt que l’enseignement systématique a pris sa force. C’est donc, finalement, dans ce contexte que l’enseignement de la lecture est devenu l’étendard de l’enseignement systématique auquel on a opposé l’intérêt de l’enfant. Quiconque prône l’enseignement systématique des bases de la lecture est ainsi soupçonné de pactiser avec les forces de la réaction et la cause est entendue avant de pouvoir être plaidée.

Pendant que j’écris sur ce sujet, une alerte « google » semble confirmer cette hypothèse. Un article, publié en France, soutient l’enseignement selon la (bonne vieille) méthode syllabique dans un style très français et polémique, dénonçant les visées malveillantes des tenants de la « mixte » (incluant tous les ministres de l’éducation des trente dernières années) et appelant à la mise hors la loi de cette méthode.

D’où vient cet article? Du journal du Front national!

Voici un appui surprenant et peut-être pas le bienvenu pour les chercheurs concernés…

En politique, on a séparé l’Église et l’État, en éducation, il serait temps de faire de même, de faire la part de la politique et de la didactique. L’école est faite pour enseigner, c’est encore le meilleur outil dont on dispose pour faire apprendre toute une population. Les modalités pour ce faire devraient être définies par le corps professionnel formé pour ce faire, en laissant de côté les allégeances politiques pour introduire les données de la science et de la réflexion sociale et historique plus pertinents.

Je reviens bientôt avec plus de détails sur les méthodes.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s