De l’utilité de la méthode pour l’enseignement de la lecture (3)

De l’utilité de la méthode pour l’enseignement de la lecture (3)

Mise en page 1Le livre Enseigner efficacement la lecture avance l’idée d’un « effet méthode » selon laquelle l’utilisation d’une méthode plus efficace dominerait l’effet d’autres variables de l’enseignement relatives à la relation maitre-élève, cet effet serait même en mesure de diminuer l’écart de réussite dû au milieu socioéconomique.

Mais comment se distinguent ces méthodes? Peut-on comparer la situation en France et au Québec? Il y a, bien sûr, des différences, par exemple le vocabulaire. Ainsi au Québec, on ne parle pas de méthode mixte, en fait on ne parle pas du tout de méthode, le terme étant devenu péjoratif depuis le programme de 1979 qui mettait de l’avant une nouvelle « approche ». Une approche étant plus réfléchie est préférée par les professionnels, alors que des simples techniciens se rabattront sur une méthode, voire une recette toute faite. J’ai pourtant constaté en lisant cet ouvrage, que l’approche en question ressemble énormément à la méthode mixte française, en fait avec ses principes.

Voyons voir… Comme le mentionnent les auteurs, la méthode mixte se nomme ainsi parce que composée d’un mélange de principes de deux méthodes en fait opposées: la globale et la syllabique (ou alphabétique).

La méthode globale

DecrolyLa « méthode globale » originale a été élaborée par Ovide Decroly, en Belgique, au début du XXe siècle, dans le cadre du mouvement de l’Éducation nouvelle. J’ai déjà parlé de ce développement qui ne visait pas au premier chef l’enseignement de l’écrit mais l’épanouissement de l’enfant dans une situation « naturelle » où il apprendrait à communiquer par écrit comme il a appris à parler. Cette approche, perfectionnée par Célestin Freinet dans les années 1930, a eu un certain succès dans le réseau des écoles alternatives mais n’a jamais été adoptée dans le système régulier d’éducation, ni en France ni ici.

imagesLa méthode globale, étonnamment, est devenue la norme aux États-Unis à la même époque, sous le nom de « Look-say », puisqu’il s’agissait de faire apprendre les mots par coeur. En 1955, le livre de R.Flesh « Why Johnny can’t read », dénonçait la situation où la prédominance de cette approche aurait mené à des résultats catastrophiques en lecture, déclenchant ce qui a été nommé par la suite les « reading wars ».

Pour revenir à la France, les années 1970 ont été le cadre de grandes réformes, suite aux révoltes de mai 1967. Dans un grand questionnement sur l’éducation, on a repris des thèmes chers à l’Éducation nouvelle, la « libération » et « l’expression » face à l’oppression des approches traditionnelles. Dans ce contexte, Jean Foucambert et Évelyne Charmeux ont modernisé la méthode globale, en affirmant que « lire c’est comprendre » et que la meilleure façon de reconnaître les mots c’est de les mémoriser, d’où le nom d’approche « idéo-visuelle » déjà avancé par Decroly.

Cette approche s’appuyait également sur des travaux en psychologie cognitives menés aux États-Unis par Franck Smith et Kenneth Goodman, travaux traduits par le même mouvement. L’approche globale nouvelle version se rapprochait ainsi du mouvement nommé « whole language » aux États-Unis.

J’ai été tout-à-fait intéressée de constater que tous ces auteurs reliés à la méthode globale étaient les références du programme de 1979, le « nouveau programme ». Les concepteurs de ces programmes étaient nos conseillers pédagogiques au début de ma carrière, ceux qui nous ont formé. Ils étaient en lien rapproché avec ces auteurs français.

La méthode syllabique

Les auteurs de l’ouvrage Enseigner efficacement la lecture, appellent « syllabique » ou « alphabétique » la méthode la plus ancienne qui a prévalu jusque dans les années 1970 alors qu’elle est actuellement très minoritaire, n’étant utilisée que par environ 10% des enseignants. La description qu’ils donnent, toutefois, semble correspondre à une façon beaucoup plus moderne d’enseigner de la lecture.

« La méthode syllabique propose un apprentissage du code graphologique:

  • qui, partant des signes écrits, procède par déchiffrage et non par « leçons de sons » (on apprend comment se prononcent les graphèmes et non comme s’écrivent les phonèmes);
  • qui est progressif et systématique;
  • qui n’a recours à aucune mémorisation globale de mots;
  • qui exclut toute lecture devinette, l’élève devant pouvoir déchiffrer tout ce qu’on lui propose de lire sans l’aide du maître;
  • qui associe l’accès au sens à la fluidité du déchiffrage;
  • qui n’introduit aucune image dans le processus d’apprentissage lui-même. »

(Deauviau, Reischstadt et Terrail, 2015, p.18-19)

Au Québec, on appellerait cette méthode l’enseignement explicite de la lecture. Mais il reste qu’il n’existe ici, à ce jour, aucune méthode complète, éditée, qui répondrait à ces critères. Les méthodes utilisées avant le programme de 1979 comportent certaines de ces caractéristiques mais la conception de la linguistique et de l’apprentissage, à leur base était très différente, ainsi la notion de « fluidité de lecture » était totalement absente. Pour ces raisons, il ne serait pas souhaitable de conserver ici le terme de méthode syllabique. Pour l’enquête rapportée dans le livre, même si on assimile au terme « syllabique » les méthodes anciennes (comme celle de Borel-Maisonny: Bien lire et aimer lire) aux plus récentes, les deux méthodes passées en revues sont récentes.

La méthode mixte

La méthode globale même aménagée dans les années 1980, n’a que très peu été utilisée tel quel, ici comme en France, en dehors du réseau des écoles alternatives. Pour faire accepter ses principes dans les écoles ordinaires, il a fallu faire des concession à la méthode traditionnelle sur l’enseignement du code. C’est ainsi que sont nées les méthodes mixte en France et qu’ont été conçus le programmes d’étude au Québec.

Au Québec, dans le programme de 1979, la part de l’enseignement du code se réduisait à la portion congrue, comme « dépannage », alors que les deux programmes suivants (1994, 2000) lui faisaient progressivement plus de place sans jamais qu’on en fasse la base de l’enseignement de la lecture/écriture. C’est exactement ainsi que Deauviau et coll. décrivent la méthode mixte. Ce qui me faisait dire dans le précédent billet que le programme québécois impose une méthode unique, la méthode mixte.

Un point à souligner, la méthode étant mixte, on y retrouvera forcément de très grandes variations dans la quantité d’enseignement du code et la variété des situations de lecture employées. Elle sera classée comme « mixte » par défaut puisque l’enseignement du code n’est jamais au coeur et à la base de l’enseignement de la lecture.

Caractéristiques de la méthode mixte

  • Mémorisation de mots globaux (les « mots-étiquettes »)
  • Hypothèses sur l’identification des mots à partir des parties de mots connues ou du sens.
  • Leçons de « sons » : on cherche, dans les mots appris, les lettres (graphèmes) qui correspondent aux « sons » rencontrés à l’occasion de lectures, plutôt que d’enseigner systématiquement les graphèmes et leur correspondances avec les sons et d’inciter les élèves à lire en appliquant ces correspondances.
  • Le décodage n’est pas présenté comme la façon centrale d’apprendre à lire mais comme une stratégie parmi d’autres.

Pour conclure cette présentation des méthodes, il m’apparait que la démonstration de la supériorité des résultats obtenus avec la méthode dite « syllabique » est la démonstration de l’importance de l’enseignement explicite et systématique des bases de la lecture. C’est ce que dit le rapport du National Reading Panel qui est d’ailleurs expliqué par les auteurs. Il ne s’agit pas de nier tout ce qui a été amené par les réformistes; on ne veut plus de méthodes où la compréhension et l’expression ne sont pas importantes.. Il s’agit simplement constater que les enfants ne peuvent profiter de ces améliorations si on ne leur fournit pas les moyens de lire de façon indépendante. Les bases alphabétiques et orthographique de l’écrit constituent un outil puissant dont on ne peut se payer le luxe de priver les élèves aujourd’hui. Et on sait comment le faire dans un contexte stimulant et ouvert à l’expression individuelle.

 

 

 

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